Pendant longtemps, j'ai voulu désexualiser mes seins. Je trouvais ça important: trop de femmes sont encore gênées d'allaiter en public parce que le sein est vu par défaut comme un objet érotique, alors qu'il a une autre fonction, aussi légitime, presque plus essentielle. Je voulais pouvoir donner le sein sans avoir l'impression de m'exhiber, sans que le fait qu'un téton dépasse un instant soit lu comme une provocation.
Ça,c'est une désexualisation au sens social, politique : refuser qu'une partie du corps soit automatiquement classée comme érotique dans l'espace public, alors qu'elle est en train de remplir une fonction nourricière.
Le problème, c'est que j'ai étendu cette logique là où elle n'avait rien à faire : dans mon intimité. J'ai confondu désexualiser et retirer toute charge érotique, même en privé, même avec mon copain, même dans un cadre entièrement consenti. Quand il me léchait la poitrine, je le repoussais presque, avec une sorte de ressentiment. Je me disais : "Tu vois, malgré tout le féminisme, les hommes te réduisent encore à un objet." J'avais décrété que le sein "c'est d'abord pour les enfants", et que le désir de mon copain pour cette zone était presque une intrusion.
Mais désexualiser en public et désérogéniser en privé, ce n'est pas la même chose, et je les avais fusionnées sans m'en rendre compte. La première demande est légitime : personne ne devrait avoir à gérer le regard sexualisant d'un inconnu pendant qu'elle nourrit son enfant. La seconde n'a aucun sens: dans l'intimité consentie, il n'y a aucune raison de s'interdire une charge érotique sur une zone du corps, quelle qu'elle soit.
Le déclic est venu d'un endroit inattendu. Un jour, un peu par curiosité, un peu par principe d'équité (il passait du temps sur ma poitrine, pourquoi pas l'inverse), j'ai léché ses tétons. Chose que je n'aurais jamais eu l'idée de faire avant. Et j'ai adoré ça, alors qu'un homme n'a même pas vraiment de poitrine, juste ce petit bouton de peau. Là, j'ai compris de l'intérieur le plaisir que je lui refusais à moitié de me donner en retour.
Une partie de moi résistait encore, avec un raisonnement que je trouvais protecteur : si les hommes n'arrivent pas à distinguer une femme qui allaite en public d'une femme qu'on peut désirer, c'est peut-être parce qu'ils savent, en privé, à quel point ça leur plaît de nous lécher la poitrine. Donc peut-être qu'il fallait l'interdire, même dans l'intimité, pour les "aider" à ne plus voir que la fonction organique.
C'est là que j'ai vu l'incohérence de mon propre raisonnement. Je laissais mon copain me lécher d'autres parties de mob corps non considérées sexuelles sans aucune justification particulière, juste parce que j'aime ça. Mais la poitrine, il fallait qu'elle soit désérogénéisée, presque interdite.
Si mon but était de la désexualiser au sens social, pourquoi j'allais jusqu'à lui retirer toute charge érotique même dans un cadre privé où personne n'avait besoin d'être protégé de rien ?
En réalité, en voulant "protéger" les femmes de cette façon, j'étais en train d'excuser les hommes à l'avance. Je leur disais, en creux
: "Je comprends que vous ne puissiez pas séparer le contexte privé du contexte public, donc c'est à nous de nous restreindre en privé pour éviter tout débordement en public." C'est une manière d'infantiliser les hommes, de les priver de leur capacité à faire la différence entre une intimité consentie et une inconnue qui allaite dans un café.
Personne ne demande à une femme qui mange une glace ou une banane en public de s'arrêter parce que certains hommes aiment se faire sucer. On sait tous ce qui se passe entre adultes consentants, et ça n'empêche personne de manger normalement. Le sein, ce n'est pas différent : ce n'est pas la partie du corps qui détermine le sens d'un geste, c'est le contexte. Une femme qui allaite et une femme dans l'intimité ne font pas "la même chose" juste parce que la même zone du corps est concernée.
Aujourd'hui je fais la distinction clairement. Désexualiser mes seins en public, oui, toujours, pour que l'allaitement ne soit jamais lu comme un acte érotique ou une provocation. Mais leur retirer toute charge érotique en privé, non : ce n'est pas à moi de désérogénéiser mon propre corps pour compenser l'incapacité supposée des hommes à se contrôler. Cette responsabilité, celle de distinguer le public du privé et de respecter le consentement, appartient à celui qui ressent le désir. Pas à moi.